Alger à l’écran : 1897-1962

Alger à l’écran : 1897-1962

Par Jean-Pierre Frey
Architecte-Sociologue
Professeur à l’Institut
d’Urbanisme de Paris,
Université Paris XII-Val de Marne

 

Sous un ciel parfois ombrageux, la capitale algérienne, désormais bardée d’antennes paraboliques qui sont autant de poings levés en quête d’un ailleurs médiatique, s’éveille à peine de la nuit agitée de cette fin tragique du XXe siècle. Alger au cinéma a déjà eu plus d’une vie et ne manque pas de vitalité malgré ou peut-être à cause de ses multiples désordres. Nous partirons volontiers de l’idée qu’il existe une Alger cinématographique qui ne dévoile qu’une partie des charmes de la ville effective. Par fausse pudeur ou pour mieux préserver les refuges des amours secrètes, elle ne dévoile jamais que ce que l’Histoire lui a dévolu comme rôle dans des rapports qui la dépassent largement.

1897-1954 : La ville fantasmée

De 1897 au 1er novembre 1954, les pays occidentaux – et principalement la France – ont tourné près de 90 films en Algérie, ou du moins en ont situé partiellement ou totalement les récits. Un Sud fait de routes incertaines, de sable chaud, de paysages désertiques (où les oasis sont plus des postes militaires avancés que de véritables villes) s’oppose à une côte méditerranéenne où Alger supplante largement les autres villes. Port et porte d’entrée dans le prolongement du PLM, c’est une ville dont la Casbah en front de mer affiche une façade lumineuse. Mais c’est aussi une sorte de cul-de-sac à l’image des impasses de son dédale de ruelles protégées des regards par la pénombre, et qui rejette dans son ombre portée ;e reste de la ville. Dans cette période plus que par la suite, les paysages naturels de la côte ou du Sud font pièce à des décors urbains souvent reconstitués en studio pour des raisons de commodité de tournage. En dehors de vues générales de la ville et de quelques scènes de rue, ce sont des petites villes de province et l’image canonique du bled qui supplantent la subtilité et les nuances d’un véritable espace urbain. Les villes sont alors plus des étapes, des points de passage ou des points de chute d’une colonisation laborieuse ou martiale, que des lieux d’une villégiature enviable. Alger en revanche représente en même temps que le lieu de tous les dangers et de tous les mystères d’un Orient à forte charge sensuelle et érotique, le siège d’une mondanité originale et cosmopolite. Elle est faite de l’arrogance revancharde des petits blancs contre les adversités de l’existence, d’une condition prolétarienne européenne cherchant une émancipation sous des cieux supposés plus cléments, d’une bourgeoisie terrienne ou de robe volontiers condescendante et se croyant en pays conquis, d’administrateurs égarés ou éconduits et de la masse diffuse ou grouillante d’un petit peuple indigène de confession musulmane ou israélite, d’origine arabe, turque, kabyle, berbère et même nègre. Sorte de Babylone aux accents et sabirs divers, jardin d’acclimatation pour des plantes plus ou moins exotiques mais toujours à la recherche de leurs racines, Alger fut longtemps et reste un espace où deux villes se côtoient sans jamais vraiment s’ignorer, et où les populations s’épient et se jaugent au bord de tensions contenues, mais aussi où s’affrontent et éclatent les rancœurs mal enfouies et les frustrations profondes. La casbah est ainsi l’envers du décor de la ville européenne.

 

1954-1962 : La brutale irruption du réel

Les quelque 44 films français de fiction tournés de 1954 à 1962 ne font guère que des allusions lointaines à un  » là-bas  » que la mémoire orpheline des Rapatriés rendra célèbre. On a affaire à un véritable block-out sur la ville blanche dans les films de fiction. Les documentaires d’actualité ou les reportages ainsi que les films de propagande du Service cinématographique des armées ou du Gouvernement Général de l’Algérie monopoliseront les actualités en salle comme les journaux de la télévision naissante, et tout fut fait pour cacher, travestir et bâillonner les criantes vérités d’une guerre d’indépendance pudiquement appelée  » événements « . Ce silence assourdissant ne cesse depuis d’empoisonner une mémoire collective que la France partage désormais avec son ancienne soumise en voie d’émancipation. C’est bien évidemment le moment où, retournant cette arme contre son adversaire, une Algérie militante issue des deux rives de la Méditerranée entend combattre l’injustice en dénonçant les méfaits d’un colonialisme égoïste, les exactions d’une guerre à la fois civile et militaire, et en exaltant un héroïsme combattant visant l’émancipation d’abord, la libération ensuite, l’indépendance enfin.
 
Pour Alger, comme du reste pour les autres villes, c’est l’éclipse. Elle devient un nom, des bruits, des rumeurs, des accents et des instantanés plutôt qu’un ensemble cohérent de vues articulées, d’autant que sa physionomie changera brutalement avec le départ précipité d’une large partie de ses habitants. La ville n’est en fait plus la même quand, dans un décor qui se maintient vaille que vaille (tout au moins pour les quartiers les plus centraux), les Algériens prennent la place des Français. Acteurs et figurants décrédibiliseront ainsi – voire discréditeront – la vraisemblance des images et des scènes dès lors qu’un tortionnaire breton, un légionnaire allemand, un fonctionnaire métropolitain seront joués par des Algériens. Les fausses blondes, passe encore !, mais que dire de ces Pieds-noirs n’arborant plus leur accent ? Reste que quelques images volées furtivement à la réalité des émeutes et de la répression viendront alimenter le stock des plans que l’on pourra insérer par la suite comme des lambeaux de vérité dans des films portant, tous, les traces d’un déchirement et de blessures mal cicatrisées.