Le cinéma iranien contemporain

Le cinéma iranien contemporain

Le cinéma iranien contemporain
 
Le temps n’est plus à l’étonnement : non seulement le cinéma iranien a résisté aux bouleversements de la révolution qui ont détruit la moitié des 420 salles du pays entre 1978 et 1979, mais en plus il a connu un véritable essor, tant quantitatif que qualitatif, comme en témoigne sa participation à tous les plus grands festivals de la planète depuis 10 ans.
 
Dès 1983, alors que Mohammed Khatami (aujourd’hui président de la République) prenait les rênes du Ministère de la culture et de l’orientation islamique pour dix ans, l’Etat a engagé une politique publique de soutien au cinéma. Les fonds alloués à de puissantes institutions de production, comme la Fondation Farabi, et la création de subventions directes ou indirectes, ont permis à un tissu relativement dense de producteurs privés de contribuer à la relance la machine bloquée par la révolution. Très protégé de la concurrence internationale, les films étrangers étant rarement distribués et très censurés – le cinéma iranien a été l’un des seuls loisirs, une des seules sorties autorisées par l’austère République islamique (vidéos et antennes paraboliques, officiellement interdites, répandent en fait les produits audiovisuels mondiaux, mais uniquement dans la sphère privée). Le cinéma iranien subit depuis toujours (depuis qu’il a quitté la cour du Shah au début du XXème siècle pour devenir un loisir de masse) les rigueurs de la censure. Mais, après la révolution, pour le rendre conforme aux nouvelles normes islamiques, le régime a instauré un contrôle des mœurs, censure extrêmement pointilleuse créant le code le plus contraignant de la planète en ce qui concerne l’apparence des femmes (dans un film, une femme doit toujours porter son foulard – même quand elle dort… ) et les relations hommes femmes à l’écran (aucun contact tactile n’est autorisé, une mère ne peut embrasser son fils qui revient de la guerre). Assouplie depuis l’alternance présidentielle de 1997 où le réformateur Khatami devient Président de la République, la censure n’en demeure pas moins pesante, tant pour les réalisateurs et les scénaristes que pour les acteurs dont la vie privée doit être exemplaire. C’est pourtant dans ce contexte que l’Iran a produit entre 60 et 80 long-métrages par an, même si aujourd’hui le désengagement financier de l’Etat laisse planer de sérieuses menaces sur l’avenir de cette industrie nationale, unique dans la région.
 
Le phénomène le plus surprenant de ce début de XXlème siècle réside dans le foisonnement des cinéastes et la variété des choix esthétiques que continue de présenter ce cinéma.
 
La figure la plus significative du cinéma de la République islamique est sans doute celle de Mohsen Makhmalbaf dont le parcours artistique débute avec la révolution. Théoricien d’un art islamique, il cherche dans ses premières œuvres à forger un cinéma religieux, militant et inédit. Autodidacte, il apprend vite et réalise une oeuvre dense et variée. Son cinéma sera constamment irrigué par trois veines : celle de l’engagement religieux et politique (Le Repenti de Nassu, Le Camelot, Le Cycliste; Le Mariage des Bénis, Kandahar), celle d’une réflexion sur le cinéma sous forme d’hommage au cinéma iranien (ll était une fois le cinéma, L’Acteur, Salam Cinéma), et celle du formalisme (Le Silence, Les Contes de Kish, Kandahar…). Loin de son militantisme de jeunesse et plus distant par rapport au pouvoir politique dès la fin des années 80, Makhmalbaf est devenu un acteur économique important grâce à sa maison de production, qui produit les films de sa fille Samira et de sa femme Makhzieh Meshkini Makhmalbaf a profondément marqué le cinéma iranien, incarnant la génération de réalisateurs apparue au lendemain de la révolution et dont font aussi partie Majid Majidi, avec un cinéma centré sur les enfants, Mohammad Reza Darvish pour le cinéma de guerre et Rakhshsan Bani Etemad pour le mélodrame. Cette dernière, qui a commencé sa carrière à la télévision à l’époque impériale, marque l’entrée en force des femmes dans la profession de réalisatrice. Témoignant d’une très forte sensibilité aux enjeux sociaux, son cinéma est célébré par le grand public tout autant que par la critique pour ses choix narratifs et esthétiques exigeants (Le Foulard bleu, primé à Locarno en 1995).
 
A côté de ces chantres du cinéma en République Islamique, de nouvelles signatures, souvent très jeunes, émergent comme celles de Samira Makhmalbaf (La Pomme, Le Tableau noir, prix spécial du jury à Cannes, 2000), Babak Payami (Un jour de plus), Rafi Pitts (Sanam)…. On decelle dans leurs films l’influence d’une « modernité cinématographique à l’iranienne » qui a vu le jour au milieu des années 60. Farrokh Ghaffary, Forugh Farrokhzad, Kamran Shirdel, Amir Naderi, Naser Taqvai, Bahram Beyzai, Dariush Mehrjui, Ebrahim Golestan, Parviz Kimiavi, Bahman Farmanara mais surtout Sohrab Shahid Saless et Abbas Kiarostami en furent les plus grands noms. Avec des plans larges et souvent des plans-séquences, filmant les gestes répétitifs du quotidien, refusant tout suspens, Shahid Saless entretient un rapport au réel qui trouve aujourd’hui de vibrants échos auprès des jeunes générations. Sa mise en scène laisse place au vide, étire le temps, sollicite l’imagination du spectateur et le met à l’épreuve de la répétition et de la durée (Nature morte). Shahid Saless est mort en 1998 en Allemagne où il s’était exilé à l’époque impériale. Abbas Kiarostami, qui lui rend volontiers hommage, inscrit sa réflexion sur le cinéma dans le même fil. Depuis son premier court-métrage en 1970, Le Pain et la Rue, Kiarostami a élaboré une méthode de travail et une conception exigeante et moderne du cinéma, questionnant le rapport au réel et au vrai dans ses films (Close up) et en laissant l’imagination du spectateur participer à la construction du récit. Il a fallu la Palme d’or du Festival de Cannes en 1997 pour que Kiarostami soit reconnu comme l’un des plus grands réalisateurs du monde.
 
Le cinéma iranien explore depuis ces dernières années de nouvelles thématiques. Au sein de cette dynamique, deux phénomènes sont à souligner.
 
Au lendemain de la révolution, le contrôle politique exercé sur l’université, considérée comme un dangereux bastion gauchiste, a eu pour conséquences, entre autres, d’exclure les étudiants des écrans de cinéma. Depuis la fin des années 90, alors même qu’ils occupent la scène politique en menant les premières grandes manifestations depuis 79, le cinéma fait des étudiants les symboles de l’esprit démocratique (Né sous le signe de la liberté). Autre personnage qui surgit avec force : Téhéran. Dès le premier film parlant le persan, La Fille du Lorestan, le héros propose à sa belle de lui faire découvrir la capitale. C’est que la grande ville attire et suscite bien des fantasmes. Sous le régime impérial, Téhéran a été filmée dans le cinéma officiel comme la vitrine de la modernité, et comme un personnage exploité et en souffrance, dans les films de Kamran Shirdel, Amir Naderi ou Dariush Mehrju’i. Pâle décor misérabiliste dans les premières années du cinéma post-révolutionnaire, il faut attendre les années 90 et surtout 2000 pour que les réalisateurs rendent à cette capitale le statut de star. Dariush Mahrjui choisit d’y inscrire l’intrigue de Sara où, avec la jeune femme, le spectateur parcourt le labyrinthe de rues et de cours du bazar. Rakhshan Bani Etemad fait participer à sa mise en scène la géographie physique et sociale de cette ville de 1000 m. de dénivelé entre le sud défavorisé et les beaux quartiers accrochés à la montagne (Le Foulard bleu et Sous la peau de la ville). Samira Makhmalbaf pénètre avec sa caméra dans les quartiers déshérités et oubliés dans La Pomme. Seyyed Reza Mirkarimi traverse le monde caché et sacré des mosquées pour atteindre celui, misérable, des bordures d’autoroutes qui éventrent la puissante et dévoreuse capitale (Sous le clair de lune). Dans Le Cercle, Jafar Panahi filme Téhéran avec la même intensité que ses bouleversantes héroïnes, parias d’un monde machiste et étouffées par la morale sociale. Avec Ten d’Abbas Kiarostami, le spectateur vit l’étrange expérience de ne jamais quitter les rues de Téhéran, son bruit, sa chaleur, sa circulation intense tout en ne voyant que très rarement la ville. A lui d’imaginer ce monstre de 10 millions d’habitants resté hors-champ, de faire son travail de cinéma.
 
Agnès Devictor