Découvrir L’Égypte à travers la littérature

Découvrir L’Égypte à travers la littérature

Un regard frais, de l’intérieur, sans complaisance ni pour le passé ni pour le présent.
De la part d’une auteure que nous aimons, qui pèsent ses mots et sait de quoi elle parle.
Elle nous a envoyé ce texte magnifique, à lire et à relire, à méditer en attendant In shâ Allâh l’édition de son œuvre en langue française
 
Les Orphelins d’AlexandrieLes Orphelins d’Alexandrie
 

Les Orphelins d’Alexandrie

par Zeinab ZAZA

 
J’ai grandi dans l’Alexandrie des années soixante, dans un immeuble où on pouvait entendre parler cinq langues, plus s’il venait des visiteurs chez l’une ou l’autre des familles qui vivaient là.

C’étaient les tout derniers feux de la fameuse Alexandrie cosmopolite qui continue de faire rêver.

Depuis longtemps déjà on faisait en secret ses valises quand on avait la possibilité d’aller respirer un air plus libre et, disons-le, moins socialiste. On évitait de parler une autre langue que l’arabe dans le tramway, le pays étant entouré d’ennemis et infesté d’espions.

Quelques années plus tard, les femmes cessèrent d’avoir des jambes et des cheveux, on ne connaissait plus de Juifs et on ne savait plus si le vieux d’en face était grec ou arménien.

Alors certains d’entre nous ont ouvert de vieux albums de photos et y ont élu domicile parce qu’on s’y mouvait plus à l’aise.

 

Pour moi ça a été une certaine page de 1936, juste avant la mort du vieux roi Fouad qui parlait encore turc. C’était une période charnière : l’Égypte encore sous domination britannique cherchait son identité en tant qu’état moderne, partout le désir d’indépendance grondait. L’orient avait été redessiné à la suite de la première guerre mondiale et les dernières convulsions de l’empire ottoman avaient laissé un peu partout des blessures béantes. L’Europe elle-même n’allait pas trop bien, entendait-on dire.

 

Comment parler d’Alexandrie telle qu’elle avait pu être à cette époque ?

Pouvait-on vraiment parler de communautés sans leur donner des visages, sans qu’elles soient prises en charge par des destinées individuelles ?

Comment parler de ce monde révolu sans pleurer ?

 

Ma solution a été un roman policier. Pardon : trois romans policiers, une trilogie.

 

La forme du roman policier permet une légèreté qui contrebalance le tragique de la grande histoire, toujours présente. Elle permet de montrer les personnages dans une dynamique, de les faire se mouvoir dans la ville.

 

Dans cette forme, j’ai pu faire circuler et se croiser tous ceux que j’aimais : d’abord, mon inspecteur, Ibrahim, qui est un jeune sergent frais émoulu de la première promotion de la nouvelle école de police égyptienne, et propulsé de son village de Haute-Égypte à Alexandrie.

 

Ibrahim est très enthousiaste à l’idée de découvrir la vie secrète de la cité lors de cette investigation qu’il mène sous le regard bienveillant de son supérieur, le hekemdar, un colonel anglais vieillissant, et tous deux tombent sous le charme d’un palais délabré où la fiancée kurde de l’homme assassiné vit avec sa tante excentrique et deux servantes fournies il y a des années par l’orphelinat grec. Mais au fur et à mesure que les deux hommes cherchent l’assassin, ils sont continuellement détournés de leur tâche par des énigmes de moindre importance qui semblent s’entêter à conduire l’enquête sur des chemins imprévus.

 

Ibrahim s’efforce patiemment de relier les faits entre eux, et ce faisant il prend conscience des murs invisibles qui cloisonnent si efficacement cette société idéalement cosmopolite. Au cours de sa recherche, il rencontre de fortes personnalités qui comme lui sont occupées à redessiner la carte de leur existence sans renoncer à leurs rêves ni à leurs loyautés anciennes.

 

Ce premier roman a été publié en 2013 chez « Mérit » au Caire et je l’ai traduit moi-même en français.

 

Le deuxième , « Les anges d’Alexandrie », est paru en arabe en janvier 2017 chez « Mérit » au Caire. On y retrouve les mêmes personnages centraux mais une partie du récit se déroule en Moyenne-Égypte. Le roman fait aussi une part assez importante à la communauté juive karaïte d’Alexandrie, ainsi qu’aux errements de certains passionnés d’égyptologie.

 

Dans le troisième volet, « Les noces d’Alexandrie », que je suis en train d’écrire, les histoires personnelles trouveront leur heureux dénouement, mais l’Histoire veille dans l’ombre.

 

« Les orphelins d’Alexandrie » sont aussi une méditation sur l’identité et la loyauté. « Les anges d’Alexandrie » s’intéressent davantage au savoir. Et enfin « Les noces d’Alexandrie » interrogeront la paternité et la notion de famille.

Genre et public visé

Les Orphelins d’Alexandrie est un roman policier sentimental dans lequel les relations entre les personnages sont aussi importantes que l’intrigue policière à proprement parler. L’arrière-plan historique (Alexandrie 1936) est présent mais aucun personnage historique réel n’y joue un rôle.

 

Ce roman pourra plaire… aux nostalgiques du « club des cinq » d’Enid Blyton, aux nostalgiques d’une Alexandrie cosmopolite qui n’est plus, aux amoureux de l’Égypte, des chats et des familles compliquées.