Presse du Qatar : la chaîne Al-jazîra

Presse du Qatar : la chaîne Al-jazîra

Le cas de la chaîne Al-Jazîra :

 

Née en 1996 de la volonté de l’émir du Qatar, cette chaîne détrône très rapidement MBC comme signalé plus haut. La création d’Al-Jazîra marque incontestablement un tournant dans l’histoire de la presse arabe. Sa ligne éditoriale, son style s’inscrivent à la fois dans la continuité et en rupture avec les traditions de la presse arabe.

 

Elle doit son succès à une nouvelle culture journalistique et à des prises de position originales avec une certaine liberté de ton et d’expression. Trans-arabe, le recrutement joue également un grand rôle dans cette originalité éditoriale, du fait de sa diversité. Cette chaîne a puissamment contribué à la naissance d’un certain pluralisme et à l’émancipation des médias vis-à-vis des pouvoirs politiques arabes très sourcilleux dès qu’il s’agit d’information. Elle a été et est toujours surtout une voix alternative aux chaînes d’obédience américaine qui inondent le Moyen-Orient surtout concernant les zones conflictuelles où les américains se sont impliqués politiquement et militairement.

 

Ainsi, durant la guerre de 1991, CNN avait couvert le conflit et imposé ses propres informations (donc son point de vue) à l’ensemble de la planète. Cette chaîne disposait d’un monopole médiatique pour imposer la vision américaine sur le conflit. La seconde guerre du Golfe est très différente : le monopole de CNN est battu en brèche, les chaînes arabes satellitaires sont présentes et relayent l’information auprès des populations arabes. Al-Jazîra s’est ainsi fait l’écho des pertes irakiennes, ses informations, glanées sur les lieux mêmes du conflit grâce à une nuée de reporters de terrain contrecarrent l’influence américaine et ses informations orientées, soigneusement filtrées par les services de l’armée.

 

Après l’effet de surprise, la réaction américaine a été flagrante : des journalistes « embaded » (embarqués) ont été intégrés aux troupes et invités à participer aux opérations militaires. L’objectif est d’apporter à chaud des informations qui montrent les succès américains sur le terrain et donc de contrebalancer l’information produite par les médias arabes et surtout celle de la chaîne Al-Jazîra.

 

Al-Jazîra épouse globalement le point de vue de la « rue arabe » . Ce choix s’inscrit dans une logique de contre-poids dans un monde longtemps dominés par les médias occidentaux favorables en majorités aux thèses américaines dans tous les domaines.

 

Les choix lexicaux de la chaîne Qatarie ne sont pas neutres : « guerre coloniale », « war on Irak », « envahisseurs » pour désigner les américains, « résistants » pour qualifier les combattants irakiens… Le choix des thèmes non plus : tous les lieux de conflits où les américains sont impliqués sont traités sans complaisance avec la même volonté d’apporter d’autres informations que celles tolérées par les américains : Afghanistan, Pakistan, Palestine, Soudan, lutte contre Al-Qaeda… A tel point que des rumeurs aux origines suspectes commencent à essayer de faire croire à quelques accointances entre Al-Jazîra et les réseaux terroristes islamistes, voir avec Ben Laden lui-même !

 

Des reportages chocs « en live », des controverses en direct auxquelles peuvent participer des téléspectateurs du monde entier… A la faveur de la guerre en Afghanistan, en Irak et en Palestine la chaîne Qatarie devient un « écran-miroir » dans lequel se reconnaissent aujourd’hui des millions de téléspectateurs arabes au point d’incommoder même certains régimes arabes complices des USA à commencer par le grand voisin saoudien.

 

Le succès phénoménal d’Al-Jazîra, capable de rivaliser en peu de temps avec une puissante chaîne comme CNN a suscité des vocations, réveille des appétits et débouché naturellement sur la création d’autres chaînes: Al-Arabiyya, soutenue par les Emirats Arabes Unis, créée en 2003, puis LBC et Al-Manâr… Aujourd’hui, au-delà de cette concurrence médiatique, se posent des questions cruciales sur l’  « arabité » de l’image et de l’information en général, ainsi que le positionnement des Arabes dans le nouvel ordre médiatique mondial. Un grand pas en avant…