Presse maghrébine : degrés de liberté

Presse maghrébine : degrés de liberté

Monde arabe et liberté de la presse

 

Mais, au delà de ce formidable chambardement dans le paysage médiatique arabe et les bienfaits de la libéralisation des médias, qu’en est-il de la liberté d’expression et des marges de liberté réelles dont disposent ces nouveaux médias, selon les pays et les régimes ?

 

Au Maghreb Incontestablement, l’Algérie est le pays du Maghreb et sans doute de tout le monde arabe qui a été le plus loin dans l’expérience de libéralisation de la presse, à la suite et dans la foulée de la reconnaissance du multipartisme. Des dizaines de journaux indépendants en Arabe et en Français ont commencé à voir le jour dès le début des années 1990. Beaucoup de ces titres étaient le fait d’initiatives privées (souvent de la part de journalistes qui travaillaient pour la presse gouvernementale, la seule autorisée jusque-là) ou de personnes intéressées par l’aventure médiatiques et décidées à profiter du nouveau vent de liberté.

 

Mais curieusement, des pans entiers de la classe dirigeante (clans souvent rivaux), sentant sans doute le vent tourner avec la fin du parti unique ont commencé aussi à investir dans la presse alors que jusque-là seul le « business » (surtout dans l’import -export) les intéressait. Des militaires (généraux au pouvoir) ont sans doute plus ou moins prévu les grands bouleversements qu’allait connaître le pays et ont décidé d’investir « dans une autre manière de faire de la politique » en créant leurs propres journaux, un peu comme une assurance- garantie en cas de tempête socio-politique. Principalement bailleurs de fonds, ces responsables ne s’affichaient pas, bien entendu à la tête du titre crée, et nommaient des journalistes professionnels aux principaux postes. Ces nouvelles équipes installées, débauchées souvent à partir des journaux gouvernementaux pouvaient enfin faire du journalisme dans des conditions plus favorables au métier, dans le cadre des nouvelles libertés admises par la loi.

 

Mais au fur et à mesure du développement de la crise qui a secoué le pays dans les années 90, chaque journal, selon sa ligne éditoriale allait trahir plus ou moins son allégeance à tel ou tel grand baron du régime à l’origine de sa création. Liberté de ton, critiques acerbes à l’encontre du pouvoir et de sa gestion de la crise (guerre civile) ; jamais pays arabe n’a connu un tel foisonnement d’idées, de révélations, d’analyses critiques, de reportages retentissants sur tel ou tel fait de guerre ou tel scandale touchant certains personnages de l’état parmi les plus hauts placés. Dans la foulée, une poignée de journalistes indépendants ont même crée un « canard enchaîné » à l’algérienne -AlManchar-, allant jusqu’à caricaturer en première page, et de manière défavorable le chef de l’état, fait absolument inouï et iconoclaste en pays arabe ! Pendant plusieurs années, la seule limite que fixaient les autorités et qui leur donnaient droit à intervention contre cette presse indépendante était l’information sécuritaire qui pouvait compromettre la lutte contre le terrorisme islamiste.

 

Cette euphorie n’allait pas durer éternellement. Dès les premiers prémisses de retour au calme, le pouvoir commence à essayer de reprendre les médias privés en main selon de vieux réflexes. Mais on ne pouvait plus revenir à la censure brutale des années de plomb comme à l’époque du parti unique. Alors, les autorités ont trouvé des subterfuges pour ligoter les journaux les plus récalcitrants : l’imprimerie nationale, propriété de l’état garde le monopole de l’impression, et tous les journaux en dépendent ! Dès qu’un journal franchi la ligne rouge, on refuse de l’imprimer sous prétexte de factures impayées par exemple !! La censure (qui ne dit pas son nom) est efficace et les apparences sauvées. Avec le retour à la paix civile et l’accession au pouvoir de Abdelaziz Bouteflika, le pouvoir allait passer à la vitesse supérieure : vote d’une nouvelle loi sur la liberté de la presse, évidemment plus restrictive.

 

Toute atteinte au chef de l’état ou aux institutions étatiques est passible de condamnation. S’ensuivent des procédures de harcèlements contre des journalistes, des mises en garde à vue arbitraires, des intimidations en tout genre (convocations humiliantes par la police, retraits de passeports injustifiés…), des amendes lourdes et évidemment des emprisonnements…

 

Au Maroc, Mohammed VI créer la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) en aout 2002 ; neuf conseillers sont nommés en novembre. La mission de cette Haute Autorité est d’accompagner l’ouverture de l’audio-visuel, jusqu’alors monopole de l’État à des opérateurs privés. Mais privatisation ne rime pas forcément avec indépendance. Ainsi cinq membres sur les neuf de la HACA , créée sans aucune consultation des professionnels ou du parlement , sont nommés directement par le pouvoir. L’institution statuant à la majorité, le Palais a l’assurance de voir aboutir les réformes qu’il souhaite. Et malgré ces initiatives positives, là encore les pressions, les harcèlements contre les journalistes, voir les emprisonnements sont fréquents. En Tunisie, le président Ben Ali a proclamé le 7 Novembre, jour de la célébration du 16ème anniversaire de son accession au pouvoir, toute l’importance qu’il accordait à la liberté de la presse.

 

Il a même annoncé, à la surprise générale, la fin du monopole de l’État sur les ondes hertziennes, avec le lancement, le jour même d’une radio privée ! Mais ce vent de liberté n’a pas balayé les vieux réflexes. La presse publique et privée reste sous contrôle étroit de l’État ; le responsable de la première chaîne privée de radio n’est autre qu’un ancien responsable du ministère de l’information proche de la famille de Ben Ali. Enfin, la Mauritanie n’est pas en reste en matière de contrôle de l’information et le pays a connu son lot de journaux suspendus et de journalistes emprisonnés. Quant à la Lybie, la presse est restée entièrement aux ordres du colonel Kadhafi.