Traduire la langue arabe

Traduire la langue arabe

La traduction n’est pas une science exacte, loin de là. Il y a bien sûr des techniques, des règles que l’on apprend dans les écoles de traduction. Mais il y a aussi de grandes marges de manœuvre laissées au libre-arbitre du traducteur, ses intuitions, sa propre lecture du texte à traduire, sa propre trajectoire intellectuelle et sa connaissance du sujet traité.
 
Chaque langue a ses propres règles, sa logique interne liées à ses origines, son passé. Le problème, dans l’exercice périlleux de la traduction est de passer de la langue de départ à la langue d’arrivée sans escamoter l’une ou l’autre et surtout de rester fidèle à l’esprit du texte traduit sans trahir la pensée de l’auteur. Dur labeur.
 
Il y a quelques temps, nous avions confié à l’un de nos collaborateurs la tâche -ingrate- de traduire … un texte des 1001 Nuits !  A titre d’expérience. Il avait jeté son dévolu sur un conte « qamâqim Sayyidina Suleymân ». Spontanément, il avait à chaud traduit le titre par « Les Amphores de Salomon ». Puis il s’était mis au travail. Nous vous livrons ici son travail qui a un double mérite :
– Nous sensibiliser aux 1001 Nuits

– Nous faire découvrir les subtilités du travail de traduction et ses « délices ».
 

L’une des caractéristiques frappantes des mille et une nuits est cet aspect d’histoires à tiroirs ou gigognes. Ainsi, trois, quatre, cinq niveaux de narration peuvent se superposer avec une fluidité et une évidence déconcertante. Shahrazaad, l’héroïne narratrice, fait parler un premier personnage qui raconte une histoire entendue d’un tiers, développée par un troisième et relatée en temps réel par un groupe. La langue française pour rendre ces différents niveaux, doit user de modes de temps qui sont parfois tombés en désuétude ! – on en comprend d’ailleurs mieux l’utilité quand on y est confronté pour le besoin -. La chose se complique quand on sait que les copies originales dont nous disposons ne sont pas ponctuées. Et singularité de l’oralité, les transitions de temps, de lieu, de niveau de narration sont totalement occultées voire inexistantes !! pour faire simple, à un moment on ne sait plus qui dit quoi, en quel lieu et à qui !!!!
 
Ce conte, dont je traduis le titre par « les Amphores de Salomon » fourmille de poésies et de proses qui font partie indissociable et intégrante du récit. Mais ces poésies et ces proses ne sont pas toutes d’égale qualité. Les approximations des copistes, le brassage des dialectes, la qualité des conteurs-transmetteurs ont parfois considérablement appauvri la qualité du texte original. On passe ainsi du lyrisme flamboyant au lieu commun de mirliton…. Comment dans une traduction rendre un contenu cohérent et d’égale valeur ?
 
Le parti pris auquel je me suis résolu va vous paraître prétentieux voire pire ; intellectuellement malhonnête ; en effet je suis parti du principe que les textes des mille et une nuits n’étaient pas des textes sacrés, mais un patrimoine humain qui nous est parvenu grâce à la survivance plus ou moins fidèle d’une transmission orale. Partant de ce constat objectif ; pourquoi sacraliser ce texte jusque dans ses défauts ? prenons plutôt le parti d’en restaurer les fragments les plus abîmés par l’histoire ou les hommes.

 

La traduction des poésies a été plus guidée par le rendu du ressenti, de l’émotion, de l’imaginaire, que par la fidélité à la lettre. Je vous rappelle ce que j’énonçais en préambule ; je n’ai nullement la prétention d’avoir accompli un travail d’érudit ou d’archéologue de la langue. La poésie a ceci de singulier ; sa densité infra verbale. Un poème par essence, parle plus à l’imaginaire, au symbole qu’à l’intellect. La poésie renvoie toujours l’individu à son histoire propre et à une symbolique qui dépasse et de loin son affinité avec sa propre culture. C’est de là d’ailleurs qu’elle puise à mon sens son universalité. Dans notre cas ; la tache se complique de deux faits incontournables :
– C’est une poésie issue d’une autre culture donc d’un autre imaginaire et d’une autre symbolique que celle partagée dans les pays européens.
– Le temps et ses référents qui peuvent rendre le sujet si éloigné de nous.
 
Et pourtant, j’ai pensé que des passerelles étaient possibles entre ces deux temps, ces deux cultures. Je vais vous illustrer mes propos par un exemple simple :
quand dans un vers arabe le poète évoque : « les arbres chargés de fruits ». Dans l’imaginaire occidental contemporain, pays d’opulence et de nature généreuse, l’impact de l’image n’est pas le même que chez un arabe. Pour un arabe, un arbre évoque l’ombre, la fraîcheur. Et ses fruits, un avant-goût du paradis promis. De ce fait, dans ma traduction d’un tel vers, j’ai essayé de faire appréhender au lecteur français qu’une phrase aussi banale pouvait avoir une autre résonance ailleurs.
 
Ce parti pris a pour moi un autre avantage ; en s’attachant au ressenti, le traducteur-poète peut réveiller puis puiser en lui-même des éléments mélodiques et prosodiques propres à rendre le rythme du texte d’origine. Car pour moi la poésie ne génère pas son rythme dans une quelconque science métrique. La « musique » de la poésie n’est que la manifestation d’une émotion authentique libérée.
 
Rani Boudaakkar