Langue et discours officiels

Langue et discours officiels

Discours officiels, besoins de communication réels et « jeux de rôle»

Ces interférences entre les différents registres de la langue arabe, le clivage persistant entre le (les) dialecte(s) va perturber jusqu’au mode de communication du pouvoir lui même et brouiller en permanence son message à l’ adresse du « peuple » (considéré comme une masse homogène, sans distinction de classe). Et donc réduire considérablement l’efficacité des orientations que le pouvoir entend donner au pays lesquelles orientations ne peuvent être effectives si le « peuple » n’y adhère pas . Or ce même peuple n’entend pas les orientations d’abord parce qu’il ne les comprend même pas !
Face au discours officiel, nous nous trouvons –en pays arabe- en permanence et quel que soit l’enjeu à peu près dans la situation de la France où le langage technocratique de certaines administrations ou institutions « passe au dessus de la tête » des catégories sociales auxquelles il est sensé s’adresser.

Du discours officiel, transcendance, autorité et solennité

Les différents Etats arabes ont repris, dans leur façon d’exercer le pouvoir, à la fois les vieilles traditions califales et les habitudes héritées du colonialisme, tout en mimant les évolutions contemporaines des régimes occidentaux. Du point de vue du langage, ils se drapent tous, dignement, solennellement et sans exception dans une langue transcendantale, sacrée, celle du Coran dans sa forme la plus classique. Plus c’est haut, plus c’est incompréhensible par le commun des mortels, plus cela prouve la toute-puissance de l’Etat (hîbat ad-dawla), mot-à mot : la crainte de l’Etat.
A notre sens seuls deux chefs d’état arabes – charismatiques par ailleurs – ont vraiment laissé leur empreinte au niveau discursif face aux masses arabes en alliant pragmatiquement le discours solennel sensé représenter les exigences et les orientations voulues par l’Etat dans un arabe littéral parfait, strict et les « appels du pied » au peuple en réduisant sensiblement la tonalité du discours jusqu’à recourir –prudemment- au dialecte, pour faire vibrer la fibre patriotique par exemple. Il s’agit de Nasser en Egypte héraut du panarabisme et de Boumediène en Algérie qui lui a emboîté le pas.
Pour le reste, les dirigeants arabes se contentent le plus souvent de lire leurs discours écrits par des conseillers, d’une voix monocorde, avec des hésitations selon leur propre niveau de culture, comme si le message transmis allait de soi.
On dit souvent que les dirigeants français sont coupés de la réalité ; les dirigeants arabes eux semblent le plus souvent vivre carrément sur une autre planète !

Une langue de communication à sens unique

L’Arabe littéral dans sa version la plus classique s’est donc imposé comme langue de pouvoir à sens unique, « vertical », de dominants à dominés : ce n’est plus de la communication mais du monologue ! Le président ou le roi monologue derrière son micro , le professeur, du haut de sa chair déclame son cours magistral, le présentateur du journal télévisé déverse ses « informations » avec un ton solennel, un débit et une prosodie enseignée par les écoles de journalisme de la BBC , l’imam assène ses vérités lors des prêches du vendredi devant un parterre de fidèles souvent analphabètes dans une langue que seule une minorité de lettrés peut décoder. Mêmes les plus fondamentalistes, à l’époque glorieuse de leur ascension vertigineuse dans l’échiquier politique arabe n’ont jamais trouvé « le ton juste », le langage accessible au plus grand nombre, ne serait-ce que pour rendre leur cause plus intelligible ! L’ont-ils cherché d’ ailleurs ? En quête du pouvoir absolu sous l’alibi de la religion, n’avaient- ils pas au contraire intérêt à user et abuser de la langue « pure » du prophète pour mieux impressionner les foules ? (voir notre article sur le rap en arabe dialectal, rubriques culturelles).